order augmentin kamagra without prescription buy plavix
 

Vin Terre Net

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille
Suivez_VTN_sur_twitter 
Accueil Humeurs ! Cannibalisme minéralogique
Envoyer Imprimer
Cannibalisme minéralogique, ou comment (se) jeter de la poudre de roche aux yeux
  
CAAB5_P8080018
Ardoises de l'Erdener Treppchen, Moselle allemande 
 
Le monde du vin est ainsi fait : pour être in, il faut aujourd'hui "minéraliser". Le vocable oenophile est en effet submergé par l'épithète minéral. Tant et si bien que l'on peut se demander si un jour la poussière redeviendra poussière, vu la force d'ancrage de ce terme dans les esprits. On se demande aussi comment l'on faisait "avant" pour parler d'un vin, quand le terme était moins utilisé, ou très peu. Un maximum d'individus donne dans la gustation géologique : vignerons bien sûr, mais aussi nombre de journalistes, cavistes, sommeliers, restaurateurs, etc. Le tout repris en chœur par un public toujours plus large, consommateur de vin, mais aussi de concepts. Pourquoi ? Pour répondre à cette question, ou à défaut tenter d'y apporter un éclairage - forcément subjectif -, que l'on me permette d'élargir mon cercle de réflexion à l'époque, à la société telle que nous la vivons et faisons aujourd'hui. Il me paraît en effet intéressant de chercher avant tout à savoir pourquoi l'on a tant envie d'extrapoler, et de transformer du jus de raisin fermenté en "soupe de cailloux". Passons en revue les possibilités d'explications du phénomène, des plus excusables aux plus impardonnables. 
 
Besoin de rêver...
Plus que jamais, l'homme moderne a besoin de rêver, sa vie veut ça. De nombreux paramètres - conjoncture économico-politique difficile, montée des individualismes, course au productivisme et à la rentabilité exponentielle, etc - font que notre quotidien prend des accents pesants, affolants, insaisissables. Pour ne pas devenir fou, un besoin d'élévation se fait sentir. Il devient même vital. « J'ai besoin de voir en ce verre de vin autre chose que du vin, il me faut associer une image forte, projeter un symbole parlant, afin de dépasser la simple absorption de jus de raisin fermenté. Par ce liquide que je bois, je m'enrichis humainement, je bois de l'extrait de terroir, l'expression la plus noble qui soit d'un lieu. » Illusion de convenance, car parmi le nombre de vins que l'on ingurgite, combien peuvent se targuer de ce haut niveau de fidélité à leur origine. Très peu on le sait, mais on ne veut pas le voir ni croire, en revanche on veut tellement le boire...
 
Manque de proximité avec la nature ?
A cela s'ajoute aussi une crise des valeurs dites "terriennes" indéniable, un manque de repères évident pour une frange grandissante de la société. L'urbanisation de plus en plus forte des modes de vie fait qu'une masse de la société se trouve actuellement en mal de terroir, déracinée de la terre originelle. Comment se raccrocher à cette terre que l'on a du mal à toucher du doigt, voir simplement sentir, quand on y a si peu accès ? Ou que l'on n'en prend pas le temps ? Le vin est alors un chainon symbolique fort, pour joindre les deux bouts, et un raccourci commode. On devine ensuite la tentation forte de qualifier cette boisson d'extrait minéral : l'on boirait du sang de sol, on ingérerait du terroir, comme cette légende selon laquelle les moines à l'origine du découpage des climats bourguignons auraient été obligés de goûter la terre pour mener à bien leurs travaux. Le cannibalisme minéralogique n'est pas loin...
 
Approximations langagières...
Un autre mal pernicieux rode, celui du je-m'en-foutisme sémantique. Vous aurez remarqué que les temps ne sont pas à la complication de langage, à la nuance, à la réflexion poussée, à la justesse. Mais bien plutôt aux raccourcis faciles, aux raisonnements légers. L'oenophile va souvent, trop souvent, au plus simple, au facile, au terme englobant, pour décrire ses sensations : tel vin sent le soufre (silex frotté), il est minéral ; il est issu d'un raisin imparfaitement mûr, ses tanins sont astringents, ou la présence d'acide malique est très élevée, c'est encore minéral ; ce rouge sur terroir calcaire ou schisteux s'exprime avec plus de droiture et de fraicheur qu'un tel autre sur terroir argileux, c'est re-minéral ; ce vin blanc finit sur une amertume agréable, re-minéral. L'on pourrait continuer comme cela pendant des heures. On ne cherche plus à dire précisément ce que l'on ressent, on fourre tout dans un sac de cailloux, c'est bien plus commode.
Certes chacun est bien en droit de ne pas vouloir et pouvoir devenir une pointure de l'analyse gusto-olfactive, mais si l'on ne souhaite pas entrer dans des détails descriptifs précis, alors pourquoi se gargariser de poignées de cailloux bien indigestes ? Si l'on pouvait seulement ré-apprendre à décrire simplement les différentes nuances de perception acides, amères, salées, sucrées, aigres, astringentes, les formes en bouche, les saveurs ressenties, tout cela. Il faut relire Chauvet, Peynaud ou Léglise pour prendre conscience qu'une langue simple mais précise peut apporter de la qualité et de l'expressivité au discours. Et cela sans ésotérisme lyrique, en toute sobriété. Le choix des mots, tout autant que les mots. Que l'on note bien que cette vision ne se veut pas passéiste. Je voudrais juste rappeler que ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, rien de plus. A chacun d'en faire ce qu'il veut.
 
Quand le dégustateur se prend pour Dieu !
Enfin, rappelons qu'il faut un minimum d'aplomb pour penser que l'on est capable de détecter sans coup férir de l'extrait minéral dans un vin. Une boisson parmi les plus complexes qui soit, faite entre autres de centaines de composés complexes. Je porte à l'attention du lecteur que les plus grands œnologues n'ont pas encore réussi à corréler scientifiquement et selon un protocole rigoureux une perception gustative qualifiée de minérale et une présence avérée et spécifique d'éléments issus du sol, qui auraient cheminé jusqu'au produit final, en l'occurrence le vin. Tout simplement parce qu'en matière de minéralité et surtout de perception minérale, les référents manquent. Comment mesurer une quelconque minéralité ? Elle se traduirait comment ? Et surtout comment interagirait elle avec les autres composantes d'un vin ? Qu'adviendrait il de sa perception, si à nature minérale équivalente (qualitativement et quantitativement) un vin était plus riche en alcool qu'un autre, par exemple ? On comprend vite que le recours au minéral a peu de sens, tant la complexité qui se niche derrière est sans fin. Ce qui ne veut pas dire que cela n'existe pas d'ailleurs, mais simplement que nous ne maitrisons pas encore tout cela. Nous ne sommes donc pas Dieu...
 
Des vessies pour des cailloux...
Dernier grief, et sans doute un des plus légitimes, il s'adresse aux vignerons qui donnent du minéral à tue et à toi, faisant goûter leurs vins. Faisons l'hypothèse que des éléments minéraux provenant du sol puissent – par un processus complexe – cheminer du sol aux racines, qu'ils soient synthétisés par la plante, puis qu'ils prennent corps dans le fruit. Il faudrait ensuite que les fermentations (alcooliques et malolactiques), vinifications et élevages, permettent de ne pas détruire cette précieuse et fragile minéralité. Et qu'ensuite que nous soyons capables de la détecter. Admettons que cela est possible, et que je suis proche avec cette hypothèse d'une forme de réalité.
Combien de domaines viticoles possèdent alors des vignes en excellent état de vie, sur des sols suffisamment vivants biologiquement parlant ? Combien pratiquant des rendements assez bas (par la taille et l'ébourgeonnage, et non la vendange en vert) pour "concentrer" de manière significative leurs fruits en éléments issus - entre autres - du sol ? Combien de vignerons ayant tout au long de l'année travaillé assez sérieusement pour arriver à une qualité de raisin idéale ? Combien n'interviennent pas dans le processus de fermentation et peuvent se targuer de voir chaque année l'ensemble de leurs cuves démarrer sans adjonction de levures sélectionnées, ne modifiant par là même pas la nature des moûts ? Combien pratiquent des vinifications respectueuses des matières premières, ne les déséquilibrant pas par une quelconque recherche d'effet (extraction poussée, « graissage » par bâtonnages exagérés, etc) ? Combien élèvent sur lies fines assez longuement pour nourrir lentement et progressivement les jus ?
Et donc qui, qui peut assurer chaque année avoir tout fait - et pu tout faire - pour permettre l'expression d'une éventuelle minéralité dans toutes ses cuvées, quel que soit le terroir et millésime en question ? Voir le nombre considérable de vignerons qui nous rebattent les oreilles de minéral à longueur de visites, salons, et autres dégustations. Cela en devient usant. Sûr que lorsqu'on est occupé à parler de minéral, on évite certains sujets qui fâchent. Bien souvent derrière la prétendue minéralité se cachent des problèmes de maturité du raisin et des doses de soufre élevées. Mais c'est tellement moins joli à raconter...
 
Le vin est un produit noble (au sens le plus idéaliste et philosophique du terme), qui mérite respect, pour peu qu'il en soit digne. Alors de grâce, avant d'en simplifier volontairement ou involontairement la description par des artifices de langage à la mode, un peu de réflexion et d'exigence, voir d'humilité. Merci pour les centaines d'années de civilisation du vin qui nous ont précédé. 
 
 
 
 
 

Le 19/10/2017 à 12h59
Copyright © 2017 Vin Terre Net. Tous droits réservés.
Joomla! est un logiciel libre sous licence GNU/GPL.